Journée d'Initiation à La Prière                      2 mai 2010

par le Père Thierry Cazes, curé de Sisteron                                  (suite)

 

 

 

Saint Jean-Baptiste de la Conception        (2)

Exposé de l’après-midi (14h00-15h00)

 

   Je dois préciser à nouveau que l’enseignement de Jean-Baptiste de la Conception ne nous est connu que par un échantillonnage de citations dont nous ignorons le contexte précis. Sans doute la prédication pour le plus grand nombre. Vouloir présenter un auteur sans avoir entre les mains le texte intégral c’est risquer des erreurs d’interprétation, induire des significations que Jean-Baptiste de la Conception récuserait peut-être. Mais il n’y a pas moyen de faire autrement. Toute présentation est par conséquent sujette à caution. J’espère être respectueux de cette spiritualité tout en étant conscient de la faire passer à travers le prisme de ma personne. Si vous lisez le petit livre « Pensées mystiques » qui est la seule source dont je dispose, il est probable que vous proposerez une autre approche. J’ai sélectionné la matière en vous épargnant par exemple ce qu’il dit des tribulations et des croix inhérentes à tout parcours authentique car son discours s’adresse à des gens expérimentés et non à des commençants que nous ne cessons d’être. Ce choix est discutable mais il fallait bien opérer un tri. Nous n’avons qu’une petite heure. Si, au terme de cet exposé, l’envie vous prenait de lire l’auteur, j’aurais atteint mon objectif.

 

Trois états sur le chemin de la perfection

 

   Jean-Baptiste distingue trois états sur le chemin de la perfection : ceux qui débutent, ceux qui s’approchent et ceux qui arrivent (241). La conduite à tenir n’est pas la même selon qu’on est un débutant, un progressant ou en passe d’aboutir. Prenons l’exemple de l’écriture. Le débutant apprend les lettres de l’alphabet, les calligraphie avec application, et bredouille les syllabes puis les mots avec peine. Le progressant lit sans difficulté et écrit en respectant la grammaire. Celui qui maîtrise l’écriture maîtrise la lecture et peut se risquer dans l’étude d’œuvres exigeantes. Si on demandait au commençant les compétences d’un progressant, il baisserait rapidement les bras considérant la tâche comme impossible. Ainsi, l’enseignement spirituel doit tenir compte de la situation des personnes et donner à chacun ce qui lui correspond sous peine de le décourager. Cela est évident, encore faut-il respecter cette règle et être à même d’évaluer l’état de la personne pour l’enseigner convenablement sur la conduite à tenir.

 

Les débutants

 

   Je me borne cette après-midi à la situation des débutants. Jean-Baptiste est un maître qui a le souci de ne pas encombrer inutilement le chemin. Ainsi écrit-il : « Il ne faut pas surcharger ceux qui débutent, pas plus que ceux qui s’approchent, ou ceux qui ont déjà atteint un certain degré de perfection. Parce que cela arrive souvent : quand un homme est fragile dans la vertu, si on commence à lui découvrir la croix et les souffrances, il recule et retourne d’où il est venu. » (242). Comment inviter une personne à dépasser la peur pour avancer sur le chemin de la perfection ? C’est une vraie question qui demande une réponse claire. On voit bien comment faire avancer un âne qui refuse de se mouvoir. L’art de la carotte réussit parfois à le déplacer. Je dis ‘parfois’ car les sœurs de Saint Jean, qui vivent pas très loin d’ici, ont des ânes et la carotte, ou tout autre dérivé, n’assure pas toujours la réussite. L’âne est bourru. Quand il décide de prendre racine en un lieu il est bien difficile de le déménager. Dieu use d’une pédagogie appropriée qui vise à dénouer nos peurs en nous donnant le désir de nous engager. Jean-Baptiste n’hésite pas à recourir à l’image du galant qui séduit sa belle pour se faire aimer. «Il semble que dans les débuts, Dieu soit avec une âme comme un galant dans ses premières visites à celle qu’il souhaite pour femme : car, lui montrant ses trésors et ses richesses, il lui dit mille compliments, en l’appelant « ma reine », « ma dame et ma vie » et d’autres noms pour lesquels il lui découvre combien il désire sa compagnie ; jusqu’à ce qu’elle voie clair en elle-même, et qu’il ne soit plus nécessaire d’user de tant de paroles, ni de lui faire des guirlandes ou des couronnes de roses, de fleurs ou de pierres précieuses. C’est ainsi que Dieu procède, désireux de s’attacher le juste qui n’est pas encore parvenu à découvrir ses secrets, ses douceurs et ses bienfaits. Après comme cette personne grandit peu à peu dans l’amour, alors, d’une façon plus intime, il fait part de ses peines, de la croix et des tourments qu’il a eus dans ce monde et qu’il a soufferts pour les hommes » (244). Je pense que son auditoire devait sourire. C’est une bonne manière de retenir l’attention des personnes tout en disant des choses importantes.

   Notre saint parle de l’agir de Dieu en faveur du juste. Dieu veut « s’attacher le juste ». Cette expression est importante. Le juste est celui qui essaie d’avoir une vie droite. Ce qui suppose une éthique et une éthique évangélique. Le préalable est donc de corriger notre vie le mieux possible pour la conformer aux exigences évangéliques. On relira par exemple le Discours sur la montagne en Mt 5-7. Le commençant n’est pas un commençant au sens d’une personne qui ne connaîtrait rien à l’Evangile et qui se mettrait en marche. Jean-Baptiste voudrait conduire les âmes à l’union à Dieu ou, du moins, en suggérer les conditions. Ceux qu’il nomme les commençants sont ceux qui mènent une vie chrétienne et que Dieu appelle sur le chemin de l’union. Ils ont une conscience droite et essaient, autant qu’ils le peuvent, de mener une vie irréprochable. C’est à ceux-là que s’adresse le saint Trinitaire. On considère parfois que la vie morale est le but de la vie chrétienne. Pas du tout. Le but de la vie chrétienne est d’être enflammé d’amour pour Dieu, d’un amour qui reflue sur toutes nos relations humaines. Un tel amour n’est pas un sentiment sympathique que nous éprouverions pour les êtres humains mais un embrasement de l’être. Le passage de la vie morale à la vie mystique ne relève pas de notre volonté. Il est un don de Dieu. Jean-Baptiste prenait l’exemple du galant qui s’approche de la femme, attire son attention, lui montre ses richesses et finit par l’attirer à lui. La femme n’imaginait même pas qu’un galant puisse s’intéresser à elle. Dieu est le galant de nos âmes. Il nous courtise pour nous faire entrer dans l’amour. Les premiers pas de la vie mystique sont ordinairement accompagnés de faveurs toutes particulières, qui poussent sans difficulté l’âme vers la porte étroite. Une fois que l’âme connaît les premiers assauts de l’amour et apprend à se donner en retour, le Christ l’éveille à l’intelligence de la Croix. Le meilleur résumé est encore celui que nous en donne l’apôtre Paul : « Le Fils de Dieu m’a aimé et s’est livré par moi. »

   S’il est impossible de mettre le pied sur le chemin de la vie parfaite sans que Dieu nous y attire on comprend que Jean-Baptiste réagisse aux conseils de certains accompagnateurs qui contraignent les débutants à se plier à tout un arsenal ascétique qui n’est pas sans valeur mais inapproprié pour l’instant. « C’est une erreur pratiquée assez fréquemment avec ceux qui commencent à progresser dans la vertu : à peine se sont-ils décidés, qu’on les accable de mortifications » (246) alors qu’ « il est nécessaire de les mener tous par des caresses et des faveurs, jusqu’en un lieu sûr, d’où ils ne pourront point s’échapper facilement. » (245). J’ignore comment les directeurs de conscience, comme on les appelait alors, dirigeaient les âmes mais les saints ont toujours pris en pitié ceux et celles qui auraient pu avancer plus vite et qui en ont été empêchés par de mauvais conseillers. « Il ne faut pas accabler les débutants par des mortifications, des cris ni des mots parce que ça suffit pour les faire revenir en arrière. » (254).

   On l’aura compris. Le commencement de la voie qui conduit à l’union à Dieu suppose une juste appréciation de l’accompagnateur qui aura à cœur d’encourager l’âme à « désirer les parvis du Seigneur », selon la belle expression d’un Psaume, plutôt que de l’accabler de mortifications plus aptes à la détourner de la voie que de l’y inviter préssamment. Puisque je viens d’évoquer l’union à Dieu qui est tenue comme le but ultime de la vie chrétienne, voyons comment notre saint l’évoque.

 

Union à Dieu

 

   Ce qu’on nomme l’union à Dieu est le fruit du « tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ta force  et de tout ton esprit.» Si l’amour de Dieu est vécu dans toute son intensité l’être se transforme. L’union à Dieu est l’état qui résulte d’un tel amour. En cela, l’union à Dieu n’est pas réservée à un petit nombre de personnes mais à tout disciple car le Christ nous en fait le commandement.

   Afin d’éviter de la chosifier en la cloisonnant dans une définition rigide, Jean-Baptiste rappelle qu’il existe différentes formes d’union à Dieu. Certaines sont plus imparfaites que d’autres (166). Quoiqu’il en soit des degrés dans l’union divine ils ont en commun de détacher l’âme de manière radicale avec toute chose pour que Dieu occupe la première place. Quand rien de ce monde ne s’interpose entre l’âme et son désir de Dieu se réalise quelque chose qu’on peut nommer une certaine union à Dieu. Je ne vais pas trop insister sur l’union en soi car tout cela nous dépasse un peu. Cependant pour ne pas vous laisser dans l’ignorance de ce dont il s’agit, écoutons Jean-Baptiste nous en parler. Quelques citations suffiront pour nous déconcerter. « S’il s’agit d’une union et d’une transformation véritables, lorsque Dieu par sa miséricorde et par sa grâce particulière ne fait plus qu’un avec une âme, il ne doit rien rester d’elle-même, ni souvenir ni mémoire, ni connaissance, ni attachements.» (167). Ne croyez pas qu’il s’agisse des symptômes de la maladie d’Alzheimer. C’est la description d’un état très particulier où l’âme est totalement perdue en Dieu.   « L’union, c’est l’unité et une transformation de Dieu dans l’âme et de l’âme en Dieu, d’une manière qui restera toujours indicible. » (169). C’est de l’ordre de l’indicible. On ne peut rien en dire non pas pour en cacher la réalité mais parce que les mots sont trop petits pour en parler. Vous avez remarqué que notre saint accole le terme de transformation à celui d’union. Si l’union est une transformation, une refonte de l’être, une saisie de tout ce que nous sommes par le Tout qu’est Dieu, une telle réalité ne peut être connue que par coïncidence. Il faut coïncider avec cette expérience pour la connaître et le langage est impuissant à la suggérer. C’est pourquoi Jean-Baptiste avoue que malgré tout ce qu’on a pu en dire nous n’en savons rien car cela ne s’apprend pas dans les livres. « Tout ce qui a été dit sur le sujet s’est attaché soit au chemin qui y conduit, soit aux effets constatés dans une âme, car sur l’union elle-même, quand une âme ne s’appartient plus mais qu’elle ne fait plus qu’un avec Dieu d’une façon admirable, divine, souveraine et sublime, alors personne ne peut plus en parler, ni savoir ce que c’est. » (168). Méfions nous des livres qui en parlent d’abondance comme si les auteurs en connaissaient les moindres recoins. « L’union parfaite avec Dieu ne peut pas se décrire : parce que si je dis ce que c’est en moi, je dis ce que moi je suis, et si je dis ce que moi je suis, je ne dis pas ce qu’est cette union, parce que l’union parfaite c’est être Dieu, et si je dis que je suis Dieu, alors j’ai tort, parce que le fait même que je le dise prouve que c’est moi qui parle. » (172). Vous voyez la difficulté du saint à en parler. Il lui faudrait construire un langage qui éradique toute altérité entre Dieu et l’âme tout en maintenant l’altérité car dans l’union Dieu reste Dieu et l’âme bien que transformée reste âme. Sainte Thérèse d’Avila use d’une image plus explicite. Si nous prenons deux cierges, l’union serait ce qui se passe quand les deux flammes se touchent. Elles n’en forment plus qu’une. Mais que les cierges s’écartent et les deux flammes réapparaissent. Je cite de mémoire. Je pense qu’elle est plus subtile que ce que j’en ai retenu. Pour en terminer avec l’union puisque nous ne pouvons rien en dire sans en déformer la réalité, je donne à nouveau la parole à Jean-Baptiste : « Dire qui est Dieu est impossible ; de même il est impossible de dire et de déclarer quel genre de chose est cette union parfaite entre Dieu et une âme ». (173).

   Cependant, Jean-Baptiste éprouve le besoin de mettre en garde contre une méthode qui avait cours de son temps et qui s’arroge la prétention de conduire presque sans effort à l’union. « J’ai entendu dire à quelques-uns qu’on leur apprend à s’unir à Dieu, sans qu’ils pensent à rien, sans qu’ils s’élèvent ou s’éveillent par des discours ou des pensées saintes ; et je ne voudrais pas que ce fût un gaspillage de temps inutile, parce qu’il est illusoire de penser que celui qui n’est pas préparé par des exercices particuliers, rien  qu’en se mettant à genoux et après quinze jours de pratique de l’oraison sans penser à rien, va pouvoir s’unir à Dieu ! Ce que je pense qui risque de lui arriver c’est plutôt de s’endormir ou de s’abêtir complètement, car sans la pensée, il ne parvient nulle part. » (185).

   Je n’ai pas cherché à reconstituer le chemin vers l’union à Dieu en glanant des indices dans le tissu de citations qui composent l’ouvrage que j’utilise. Cependant, il faut dire un petit mot sur le détachement. Cela nous permettra de mieux comprendre les enjeux de la vie monastique mais aussi ce que vivent des laïcs dans le monde.

 

Détachement

 

    Un des préalables à l’union est le détachement. « La difficulté du détachement des choses d’ici-bas naît de l’amour que nous leur portons, des rapports et des relations que nous avons avec elles.» (200). Le détachement se décline de multiples façons selon l’appel que le Seigneur nous adresse. Mais je crois qu’on ne peut pas envisager une authentique suite du Christ sans l’investir fusse à petite dose. Quand le Christ enseigne : « Où est ton trésor, là sera aussi ton cœur » (Mt 6, 21) il nous avertit que notre cœur est susceptible d’être encombré par des réalités qui empêchent la venue du Royaume. Par cœur il faut entendre nos désirs, nos pensées, ce qui nous motive vraiment. Par exemple, l’amour de l’argent et des biens qui en découlent occupe peut-être la première place dans notre vie au point d’éteindre en nous tout désir de Dieu. C’est pourquoi Jésus enseigne qu’ « il est difficile à ceux qui ont des richesses de pénétrer dans le Royaume de Dieu. » (Lc18, 24). Ce n’est pas l’argent en soi qui est dénoncé mais un attachement démesuré à l’argent qui occulte toute possibilité de vie spirituelle. Ce qui est dit de l’amour de l’argent doit aussi s’entendre de cette soif que nous avons de paraître devant les hommes, de nous construire une image sociale valorisante, ou de désirs plus ou moins avouables auxquels nous aliénons notre volonté. C’est une question qu’on peut raisonnablement se poser. Quels sont les attachements qui m’éloignent de l’Evangile ? Le détachement exigé ne touche pas seulement les choses de ce monde mais aussi nos relations les plus intimes. Qui n’a jamais ressenti comme un mal être en écoutant cette parole de Jésus : « Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et jusqu’à sa propre vie, il ne peut être mon disciple » (Lc 14, 26) ? Nous comprenons pourtant ce qu’enseigne le Christ. Il nous demande de ne rien lui préférer, de lui donner la première place. Ce qui n’implique pas de rejeter ceux qui nous sont chers mais de donner au Christ un amour de préférence. Cela n’est possible que si l’Esprit nous attache au Christ. On ne se détache pas pour le plaisir de se détacher mais l’attachement au Christ, qui est une œuvre de l’Esprit, nous détache peu à peu de tout pour que notre être en son entier puisse librement venir à Dieu. C’est cela que nous devons saisir pour ne pas interpréter faussement Jean-Baptiste de la Conception. Le détachement est requis pour nous attacher plus intensément au Christ. Cette courte introduction devrait nous permettre d’écouter le saint sans prendre peur.

   Il se permet une lapalissade pour être bien compris. « Les choses qu’on aime le plus sont celles qui nous sont le plus intimement liées. » (201). Aimer une chose nous lie à elle, crée un lien dont nous ne mesurons par toujours la force. Je prends un exemple que chacun comprendra. Nous regardons en moyenne deux heures de télévision par jour. Quand on nous fait remarquer qu’il s’agit d’une dépendance nous nous défendons en disant que nous pourrions nous en passer si nécessaire. Pourtant ceux et celles qui s’y essaient éprouvent une très grande difficulté pour l’éradiquer. Il faut apprendre à jeûner de télévision pour comprendre combien nous y sommes attachés et parfois dans l’impossibilité de nous en passer. Quand le lien existe, quelqu’en soit la nature (la télévision, une mauvaise habitude, une personne, ou tout autre chose) nous ne pouvons vérifier notre dépendance qu’en oeuvrant pour nous en défaire. Nos attachements ne sont pas nécessairement ceux que nous imaginons. La seule manière de faire venir à la lumière nos véritables liens est de nous contraindre à nous tenir à l’écart de certaines choses pour constater si cet éloignement nous est pénible ou non. Je trouve regrettable que des vocations monastiques n’aient pas abouti parce que la personne n’est pas parvenue à se défaire de son envie de fumer, de son besoin d’écouter de la musique ou de regarder la télévision, de certaines affections humaines. Je n’invente rien. Je pourrais citer quelques exemples. Les attachements peuvent être puissants et s’opposer à une vie évangélique.

   Le détachement dont il va être question est radical car il s’adresse à des personnes appelées à s’attacher radicalement au Christ. Il est bon pour nous d’entendre ce genre de choses, même si ce n’est pas notre chemin, pour ne pas ignorer jusqu’où la quête de Dieu conduit certains êtres. Jean-Baptiste commence par évoquer l’enjeu du détachement. Ce n’est pas un masochiste. Il nous presse de lâcher un moindre bien pour en acquérir de plus importants. « Pour s’écarter et se détacher de ces choses, il faut la connaissance claire de leur valeur, de l’importance qu’elles ont et, lorsque nous nous unissons à Dieu, elles sont changées contre des biens plus élevés. » (207). La première condition au détachement est une juste évaluation des choses. Pour y parvenir, la méditation sur la mort est une aide précieuse. Elle consiste à nous rappeler que nous sommes mortels et que nous n’emporterons rien avec nous. Cette réflexion, habituelle, relativise bien des attachements et dispose à des choix de vie plus exigeants. Nous nous détournons progressivement de l’éphémère, de ce qui est passager, pour rechercher ce qui est essentiel, ce qui vaut vraiment la peine d’être vécu. La promesse de la vie éternelle est un puissant moteur pour tourner notre désir des choses de ce monde vers les biens à venir. Il ne s’agit pas de se laisser envahir par des pensées pieuses. L’intelligence est alors éclairée et naît en nous le désir ardent d’entrer en possession de la promesse : la joie de l’Esprit, l’expérience de l’amour, la charité fraternelle, l’obtention de la douceur, la grâce d’une prière plus profonde, l’accès à la profondeur du cœur, etc. Plus on se détache du monde, selon l’expression consacrée, et plus se découvre à nous des biens dont nous ignorions jusqu’à l’existence. On lâche des choses futiles pour accueillir un autre bien. Ce lâcher-prise est une œuvre que nous sommes incapables d’accomplir si Dieu ne la rend possible. «  Il est tellement difficile de se détacher complètement de ces choses, soit à cause de l’amour que nous leur portons, soit à cause de l’attachement qu’elles nous ont montré, que la présence de Dieu lui-même est nécessaire pour que notre âme s’en délivre vraiment et définitivement » (208).

   Le détachement, vous l’avez compris, ne concerne pas simplement les choses extérieures mais aussi les liens qui retiennent le cœur loin de Dieu. « Ce détachement des choses de la terre touche l’intérieur et le détachement du cœur, que le Christ a appelé la pauvreté d’esprit. (209). Je ne pousserai pas davantage cet aspect. Mais nous entrevoyons que le détachement consiste aussi en une grande application pour détourner nos pensées des choses inutiles afin de les tourner vers le Christ. C’est cela le véritable détachement et la tâche la plus ardue. Mais Dieu est le maître de l’impossible. Ce ne sont pas de simples mots. Dieu accomplit ce qui à vue humaine est impossible. Celui qui le vit a tout à fait conscience d’être saisi par la force de Dieu et de ne pouvoir faire le moindre effort si Dieu ne suscitait en lui la volonté et l’agir.

 

Les mortifications, les épreuves

 

   Les plus anciens parmi nous ont sans doute appris qu’il était nécessaire de se mortifier pour plaire à Dieu. Ce langage n’est plus vraiment usuel car certains mots font peur et nos contemporains ne perçoivent plus leur rapport avec la vie spirituelle. Récemment une personne me disait : « Je ne supporte plus tous ces discours qui nous invitent à nous faire du mal pour avancer prétendument vers Dieu. » Je comprends cette remarque et je la ratifie en partie. Mais quand les saints parlent de mortifications est-ce bien de cela qu’il s’agit ? Pour le vérifier nous allons écouter ce que nous en dit Jean-Baptiste et nous verrons s’il y a lieu ou non de nous en inquiéter.

   Tout d’abord posons la question de savoir comment il parle du corps. Comme d’un ennemi à réduire où d’un compagnon qu’il faut ménager?

   « Qu’est donc ce corps, sinon un vêtement pour l’âme ? » (240). Un vêtement habille et son utilité n’est pas à démontrer.

   « Un âne, un animal de peu de prix et de peu de valeur, en comparaison de l’âme ! » (Id.). Evitons les contre-sens. François d’Assise appelait son corps frère âne avec un certain humour. Le corps est parfois rétif à fournir les efforts nécessaires et il s’entête comme un âne qui ne veut pas avancer. Si le corps est considéré comme un animal de peu de prix ce n’est pas qu’il est méprisé. La pointe de l’affirmation porte sur le primat de l’âme. Le corps est de vil prix comparé à l’âme qui nous distingue précisément des animaux sans raison. L’âme pour nos saints est cette instance en nous capable de se détourner du mal pour choisir le bien. L’âme participe donc à notre dignité de fils et de fille de Dieu.

   « C’est une housse de vieux chiffon avec lequel je couvre le fin brocard de notre esprit, fait à l’image et à la ressemblance de Dieu. » (Id.). Une housse de vieux chiffons est utilisée pour recouvrir une étoffe plus précieuse afin de la protéger. Les vieux chiffons ne sont pas inutiles et leur fonction est même indispensable car sans eux l’étoffe subirait des dommages. Ce type de langage qui ne nous est pas familier dit et redit que ce qui a du prix en nous c’est l’âme.

   «C’est un bouclier avec lequel nous protégeons l’homme intérieur » (Id.). Admirable expression d’un homme qui poussa loin les mortifications. Le corps est le bouclier de l’âme. Il la protège. L’expression « homme intérieur » pour Jean-Baptiste est un équivalent de « âme ». Ainsi nous comprenons un binôme souvent utilisé : homme intérieur et homme extérieur. L’homme extérieur désigne la vie liée au corps tandis que l’homme intérieur réfère aux activités de l’âme. Le travail à faire sur l’homme extérieur n’est pas le même que pour l’homme intérieur. Le distinguo est important car le terme de mortification n’impliquera pas le même contenu selon qu’il s’adressera aux réalités du corps ou à celles de l’âme.

   « C’est une image en détrempe très facile à effacer. »(Id.). Cela nous le comprenons. Le corps est fragile et mortel. C’est une donnée qu’il ne faut pas négliger dans l’ascèse car les dommages qu’un manque de discernement lui inflige peuvent être irrévocables.

   Ce n’est pas une anthropologie très élaborée mais elle est suffisante pour permettre à Jean-Baptiste d’asseoir son propos. J’observe dans ce bref descriptif que le corps a une fonction bien déterminée qui est d’être au service de l’homme intérieur et non l’inverse.

   Il est infiniment respectueux à l’égard du corps humain et met en garde contre toute tentative de lui faire du mal : « Nous sommes de chair, tant que nous vivons dans ce monde. Et il est nécessaire de lui imposer des tâches et des efforts à sa mesure et à sa taille. Mais ce n’est pas une raison pour l’accabler et pour l’abattre. Ce n’est pas une raison pour étouffer sa nature et la renverser par terre ; car d’elle-même, elle est si faible, et ses forces sont si limitées, que si elle tombe une fois, il se passera du temps avant qu’elle ne reprenne son envol. » (330). Celui qui écrit ainsi effrayait ses proches par les mortifications qu’il s’imposait. L’ascèse corporelle est en fait toute relative à la situation spirituelle de la personne. Les mortifications qui nous apeurent sont le fait des grandes pointures qui se les inffligèrent sans que cela leur en coûtât car ils étaient portés par la grâce de l’Esprit et les considéraient comme un moyen efficace pour obtenir un résultat. Mais il ne faut pas faire de l’exception la règle générale. Preuve en est l’extrême délicatesse du propos de Jean-Baptiste. En le lisant attentivement j’en suis arrivé à la conclusion que ce qu’il appelle mortification échappe à la classification commune : jeûnes, veilles, dormir sur une planche, simplicité dans le maintien et la parole, etc. Les mortifications les plus efficaces ne relèvent pas d’une libre décision mais de l’accueil des événements qu’on ne choisit pas et qui nous burinent. C’est donc une manière de vivre les imprévus du quotidien qui sont parfois d’une extrême violence. C’est ainsi que se comprennent nombre de réflexions de notre saint. Je vous en donne quelques miettes pour que vous saisissiez bien qu’il s’agit d’une attitude devant la vie plus que de pénitences imposées. Jean-Baptiste essaie en fait d’encourager ceux qui éprouvent de grandes détresses intérieures à ne pas désespérer. C’est pourquoi les mortifications et les remèdes à leur apporter touchent l’homme intérieur, les souffrances de l’âme.

   Rappelons-nous qu’il fut en proie à de grandes souffrances en raison de l’opposition de ses frères à ses efforts de réforme de l’ordre des Trinitaires, qu’il se sentit trahi précisément là où il attendait compréhension et soutien. On n’imagine peut-être pas assez les dégâts occasionnés par les persécutions « de l’intérieur » mais elles conduisirent notre saint à douter de l’œuvre de Dieu sur sa vie et ce fut une tempête dévastatrice dont nous trouvons quelques échos dans ses écrits. Ces quelques réflexions nous aident à mieux saisir ce qu’il appelle « les tribulations » vécues comme de véritables mortifications. Il est nécessaire de le redire : il ne s’agit pas d’une pénitence qu’on s’impose pour se rendre disponible à une œuvre de l’Esprit mais de coups venant de l’extérieur, d’une rare brutalité, et capables d’ébranler l’édifice intérieur. Nous pouvons maintenant l’écouter « disserter » sur les mortifications identifiées aux épreuves.  

   Nous avons déjà vu un navire quitter le port, s’avancer en eaux profondes, et disparaître par-delà la ligne d’horizon pour une lointaine destination. « Considérons le juste comme un navire qui avance au milieu de ce monde vers le ciel. » (334). C’est une image classique en spiritualité chrétienne de considérer la vie en ce monde comme une migration vers le ciel. Appliquer cet exemple à la navigation permet de distinguer quatre éléments : le navire, la mer, la traversée et le terme du voyage. Le terme du voyage est d’atteindre un autre rivage et d’accoster au port définitif. C’est le ciel. La mer est une bonne représentation de la vie et des événements qui l’étoffent. Elle peut être calme, agitée ou déchaînée. Derrière ces qualifications nous rangeons la diversité des situations que nous vivons. Le navire est évidemment la barque de notre vie plus ou moins ballottée selon l’état de la mer. La traversée est un passage d’une rive à l’autre, de la terre au ciel. C’est l’enjeu de notre existence que de réaliser ce passage, de ce monde à Dieu.

   Dans ce type de représentation nous identifierions spontanément les épreuves au déchaînement des éléments. Elles seraient comme de violents vents qui font vaciller l’embarcation ou de grandes vagues qui la mettent en danger. Les épreuves seraient des facteurs extérieurs qui joueraient en défaveur du navire. Jean-Baptiste casse l’image traditionnelle en identifiant les épreuves non à ce qui déstabilise le navire mais précisément à ce qui lui assure un bon équilibre, une bonne assiette. « Les épreuves sont le lest qui l’équilibre et lui donne du poids pour qu’il ne se retourne pas à l’improviste. » (Id.). Les épreuves ne sont pas une gêne pour la navigation mais un surplus de poids qui l’équilibre davantage. Nous sommes un peu désorientés qu’on puisse ainsi évoquer ce qui nous abîme. Le saint ajoute vite : « Mais ce lest et ces épreuves ne doivent pas non plus être excessifs au point d’entraîner le navire vers le fond, de le faire échouer, ou de l’abîmer au plus profond de l’eau, où il ne pourrait plus servir à son propriétaire, qui le perdrait ainsi totalement. » (Id.). Si la charge maximale autorisée pour le navire est dépassée le poids loin de le stabiliser le met en péril. Jean-Baptiste est un réaliste. Il sait par expérience que si les épreuves sont trop lourdes à porter elles deviennent un obstacle à la recherche de la vertu c’est-à-dire au désir d’une vie en conformité avec la volonté du Seigneur. « Si les épreuves sont lourdes, le navire sera saturé et arrivera tout juste à les porter et à les déplacer, sans pouvoir, en rien, s’occuper de vertu. » (Id.). Ainsi les épreuves aident à la navigation à la condition de n’être pas excessives. J’aime ce sens de la mesure. On ne fait pas l’apologie des épreuves parfois douloureuses mais on constate qu’elles n’ont pas que du mauvais, qu’elles permettent de saisir certaines choses qui nous resteraient autrement inconnues.

   Il faut distinguer ‘épreuves’ et ‘épreuves’ selon qu’elles viennent de Dieu ou d’ailleurs, sachant qu’alors l’affirmation de saint Paul vaut pour règle : « Aucune tentation, nous dirons aucune épreuve, ne vous est survenue qui ne dépassât la mesure humaine. » Nous évoquons ces choses désagréables à vivre en lesquelles la main de Dieu se laisse reconnaître. Cela nous mortifie en redressant en nous ce qui est tordu, en assouplissant ce qui est rigide, en réduisant notre orgueil pour faire de notre vie un cri vers Dieu, en éclairant notre intelligence à la pédagogie divine qui use de tout pour nous dépouiller de notre superbe afin de nous revêtir de la belle humilité sans laquelle la traversée serait impossible.

   Comment distinguer les épreuves qui viennent de Dieu des autres ? C’est un terrain sur lequel je ne m’aventurerai pas car à parler trop vite on dit bien des bêtises Les critères de discernement ne sont pas tous de la même valeur mais on appliquera de préférence celui que nous donne le Christ : « On reconnaît l’arbre à ses fruits ». C’est en regardant de près ce qu’a produit une épreuve qu’on se risque à la qualifier de « selon Dieu ». Un petit exemple. Je pense à une personne qui a très mal vécu un licenciement et qui était habitée par un grand désir de vie chrétienne. Elle a dû déménager dans des conditions difficiles avant de pouvoir retrouver un emploi. Or, le licenciement et le déménagement l’ont conduite à proximité d’une communauté religieuse et après quelques années de cheminement elle est devenue religieuse et témoigne aujourd’hui d’une paix profonde. Quand elle relit cette tranche de son histoire, elle y découvre la main du Seigneur qui l’a conduite jusqu’au lieu où l’appel à une vie religieuse s’est fait entendre. L’expérience du deuil peut aussi porter des grâces de conversion considérables Alors, ne sachant pas à l’instant précis de l’épreuve si elle est gracieuse ou une œuvre mortifère, Jean-Baptiste écrit : « Il est vrai que si ces épreuves viennent de Dieu, c’est une bonne prière que de les supporter et de les endurer avec patience. » (336). Il ajoute toutefois : « Les épreuves sont des ailes pour le juste, qui le font monter plus haut… de même que les ailes servent à l’oiseau pour voler, de la même façon, les épreuves servent au juste pour s’élever. » (340). Les épreuves sont un tremplin à la condition qu’elles ne soient pas trop lourdes pour nos épaules. Notre saint est toujours plein de bon sens quand il enseigne : « Mais si nous donnions à une colombe les ailes d’un épervier ou celles d’une autruche, il est clair qu’elle ne volerait pas, parce que ses ailes seraient démesurées et disproportionnées pour un si petit oiseau. Eh bien ! J’affirme que c’est la même chose pour une personne qui ne mesure pas ses épreuves : car, si elles sont au-dessus de ses forces, ces épreuves ne lui serviront pas pour ce que Dieu lui a préparé. » (Id.). On trouve ici l’écho d’un verset biblique où l’hagiographe demande à Dieu de le corriger mais avec mesure.

   Jean-Baptiste prend des précautions oratoires pour que nous restions dans la confiance quand tout contribue à nous en écarter. Mais il prévient les confesseurs de l’inutilité de charger les personnes de pénitences et de mortifications en croyant ainsi leur ouvrir le chemin du ciel. Car une des grandes épreuves consiste à ne pas être compris par celui qui nous accompagne et de se voir imposer des pénitences qui ne correspondent pas à la charge que nous pouvons porter. « Les épreuves donnent de la saveur et du piquant à une âme pour Dieu. Et nous voyons que les bons cuisiniers, pour rôtir une volaille ou faire cuire un pot-au-feu, ne lui donnent pas plus de chaleur qu’il n’est nécessaire, parce que, avec un feu excessif, le rôti brûlerait; et le pot-au-feu déborderait… C’est de cette même façon que les confesseurs et les pères spirituels doivent essayer de ne pas écraser leurs élèves et leurs disciples par des souffrances et des mortifications car, au lieu de les préparer et de leur donner une saveur pour Dieu, ils risquent sans pondération de les faire trop cuire et de les brûler, sans qu’il en reste le moindre profit pour personne. » (342). Quand je lis certaines des remarques de Jean-Baptiste, je me dis que des pères spirituels étaient d’une exigence qui avoisinait l’inhumanité. Il essaie d’humaniser un peu toutes ces personnes qui ont charge d’accompagnement en leur demandant de lâcher un peu le rôle du père qui corrige pour celui de la mère compatissante : « Les mères aiment leurs enfants, surtout quand ils sont tout petits, goûtent tout ce qu’elles leur donnent à manger, et même, en le prenant dans la bouche, elles le mâchent et le ramollissent; ou encore si elles les allaitent, le lait qu’elle leur donne a d’abord été  du sang dans le corps de la mère. Ah ! si les pères spirituels pouvaient être convaincus qu’avec leurs disciples ils doivent remplir le rôle d’une mère compatissante ! » (344). Nous pourrions consacrer toute une journée à ce sujet car il est récurrent  sous sa plume. Je conclus cette partie en citant un très beau passage qui nous aide à ne pas désespérer quand nous avons l’impression d’être abandonné par Dieu. « Nous devons toujours rester patients au cas où, par les mains de Dieu ou celles des hommes, nous nous verrions plongés…dans l’obscurité, revêtus de désolation et nourris de larmes de douleur. Et comprenons que si nous sommes complètement abandonnés des hommes, jamais nous ne le sommes de Dieu, pour qui il n’y a ni prisons, ni chaînes, si fortes soient-elles, qui ne soient brins de fil que le Seigneur puisse briser par un souffle. » (347).

 

Pour conclure

 

   J’ai esquissé cette après-midi une direction en évoquant la situation du débutant ; le terme de la route avec l’expression « union à Dieu » ; et deux éléments du chemin, le détachement et les mortifications ou les épreuves.

   Vous me direz que dans tout cela il n’a guère été question de l’amour du prochain. Tout dépend de ce que nous mettons sous ces mots. Jean-Baptiste de la Conception a fondé un hôpital et de nombreux couvents. Sa vie témoigne d’une authentique charité fraternelle.

   L’amour du prochain pour un saint ne se conjugue pas avec ‘affectivité’ mais avec ‘vérité’. Le plus grand amour qu’on puisse manifester aux hommes et aux femmes est de les tourner vers Dieu en leur faisant percevoir l’appel à la sainteté. Chaque fois que Jean-Baptiste parle de Dieu avec cette flamme qui le caractérise, il manifeste sa charité à l’égard de tous en voulant pour eux non pas une vie médiocre mais la joie de l’Esprit et l’espérance de la vie éternelle.

   Je n’ai fais qu’effleurer la spiritualité du saint réformateur de l’Ordre des Trinitaires. Si le sujet vous intéresse, il est possible de le poursuivre au cours de la prochaine journée ou de passer à tout autre chose.

   Nous allons maintenant prendre un moment de solitude et de prière.

 

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